[interview Elena Debbaut] La Suisse et le futur du télétravail
Dernière mise à jour le 12 mai 2025 à 10:03
Où se situe la Suisse en comparaison internationale par rapport au télétravail ? La crise du coronavirus changera fondamentalement la donne dans le futur ?
- La crise du coronavirus marquera-t-elle selon vous un tournant en ce qui concerne la pratique du télétravail en Suisse ?
- Où se situe la Suisse en comparaison internationale en matière de télétravail ?
- Quels sont aujourd’hui les principaux freins à une extension du télétravail en Suisse ?
- Est-ce que les employés sont davantage ou moins productifs en télétravail ? Y a-t-il des différences notables selon les secteurs d’activité ?
Retrouvez les réponses publiées par Swissinfo RTS, La crise du coronavirus devrait profiter au télétravail, mais sans révolution: https://www.swissinfo.ch/fre/futur-du-travail_la-crise-du-coronavirus-devrait-profiter-au-t%C3%A9l%C3%A9travail–mais-sans-r%C3%A9volution/45773894
Préambule
J’ai commencé faire du télétravail en 1991. J’ai été en contact avec diverses sociétés, dans divers secteurs d’activité, et sur plusieurs zones géographiques. J’ai ainsi eu l’occasion d’observer plusieurs tendances par rapport au télétravail. Les entreprises en Suisse ne font pas exception.
- La première tendance est le refus net du télétravail.
Les explications à ce refus sont multiples. Par exemple, il y a des dirigeants d’entreprise qui n’ont jamais cru dans le télétravail parce que cette méthode ne correspond pas à la culture de l’entreprise. Parfois, l’entreprise n’a pas les moyens d’aller vers le télétravail, notamment en termes de cybersécurité et processus. Dans d’autres cas, il n’y a pas la confiance dans les équipes à distance. La hiérarchie pyramidale et les jeux politiques y sont prédominants.
- D’autres entreprises hésitent par rapport au télétravail.
Il s’agit de sociétés de taille moyenne de quelques diazines de collaborateurs, et souvent actives dans le domaine des services. Ces structures tolèrent le télétravail occasionnel, mais sans l’officialiser. Ces entreprises sont présentes à l’international, et la direction pratique régulièrement le télétravail. La hiérarchie est plutôt matricielle et l’auto-responsabilité fait partie de sa culture d’entreprise.
- Aujourd’hui, et malgré le changement des mœurs, il y a très peu d’entreprises qui sont entièrement en télétravail, ou qui souhaitent l’adopter comme méthode principale.
Même les potentiels télétravailleurs n’ont pas confiance dans ce type d’entreprises. Après tout, en guise de « garantie » pour son sérieux, une entreprise se doit d’avoir un grand espace commercial, bien aménagé, et très bien situé au centre. Peu importe que ces locaux restent ensuite vides parce que la majorité des employés veulent aller vers le télétravail.
De plus, nombreux collaborateurs ne se rendent pas encore compte des pièges du télétravail. Voici quelques exemples: le changement de statut vers l’indépendance, le transfert indirect d’une partie des coûts liés à la gestion bureautique et ceux d’un espace professionnel, ou encore, la compétition réelle avec des télétravailleurs moins coûteux.
2. Où se situe la Suisse en comparaison internationale en matière de télétravail ?
Pour des raisons principalement culturelles, un grand nombre d’entreprises en Suisse présentent un retard par rapport au télétravail. Il faudra faire la différence entre le télétravail régulier et celui occasionnel. Ensuite, le taux effectif du télétravail régulier. S’agit-il d’un taux de 50%, 70% ou 100% en télétravail ?
L’OFS (Office Fédéral de la Statistique) présente un taux assez impressionnant de télétravailleurs en Suisse. Tout chiffre confondus, ce n’est pas moins de 24,6% (tableau 4) de la population active, soit 1 sur 4. Néanmoins, ces chiffres sont à prendre avec précaution. Le télétravail régulier, donc celui à plus de 50% représente seulement 3%. Le taux du télétravail à 100% n’est pas mentionné. De plus, ces chiffres comptent l’ensemble des salariés et indépendants, et sans apprentis. Or, les indépendants sont plus enclins d’aller vers le télétravail à 100%, et ces chiffres faussent les données par rapport aux collaborateurs salariés.
Voir les chiffres: https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/catalogues-banques-donnees/tableaux.assetdetail.12667039.html
À l’international, les chiffres varient énormément. Prenons l’exemple des États Unis, un pays considéré comme étant plus ouvert et réactif par rapport au télétravail. Le pourcentage des télétravailleurs se situe aux environs de 3,4% sur l’ensemble de la force de travail. À la première vue, cela peut sembler un chiffre très similaire à la Suisse. Mais aux États Unis, le télétravail est compris comme étant à un taux très proche de 100%.
Voici les chiffres: https://ipums.org/
Toujours aux États Unis, une récente étude Gartner (entreprise américaine de conseil et de recherche dans le domaine des techniques avancées IT, RH, marketing, etc) fait une estimation d’environ 5% en télétravail à 100% après la crise actuelle. L’échantillonnage n’est pas précis non plus, ce chiffre se base sur une estimation de 74% sur le total des directeurs financiers qui ont été interrogés. Or, la décision du télétravail n’est pas prise à ce niveau.
Voici les chiffres: https://www.gartner.com/en/newsroom/press-releases/2020-04-03-gartner-cfo-surey-reveals-74-percent-of-organizations-to-shift-some-employees-to-remote-work-permanently2
Les autres chiffres et statistiques qui sont disponibles et vantent les mérites du télétravail ne sont pas fiables. Les chiffres sont souvent émis par des entreprises qui vendent des services permettant de faciliter le télétravail ou l’accès mondialisé à une force de travail globalisée. Il s’agit d’entreprises actives dans le secteur des bureaux partagés, des solutions liées à la cybersécurité, ou les intermédiaires et bases des données de télétravailleurs.
4. Est-ce que les employés sont davantage ou moins productifs en télétravail ? Y a-t-il des différences notables selon les secteurs d’activité ?
Un collaborateur inefficace dans les locaux de l’entreprise ne changera pas en télétravail. Les « politiciens » de bureau doivent délivrer eux aussi, tout simplement parce que les petits jeux de manipulation et la redondance des allers-retours inutiles ne sont plus possibles comme auparavant.
L’augmentation de la productivité est très claire dans les métiers comme le développement informatique ou les métiers créatifs. Les activités spécialisées comme les journalistes, les traducteurs, ou les activités financières et assurances, ou liées à l’administration et la comptabilité sont aussi gagnantes en télétravail. Paradoxalement, même l’enseignement constate une augmentation de la productivité.
Mais c’est surtout les métiers liés aux technologies de l’information et communication (ICT) qui sont le plus gros gagnant, et pas seulement en termes de productivité. Avec le télétravail, il n’y a plus d’interruptions inutiles, la pression sociale du présentéisme ou celui du « paraître » . Seuls les résultats comptent et ce secteur d’activité excelle avec le télétravail.
Pourquoi ? Avec le travail sur site, ce type de collaborateur est souvent dans un bureau open-source et se fait régulièrement interrompre pour une « petite question » qui n’est ni urgente ni importante pour le travail. Mais après l’interruption, ce collaborateur peut avoir besoin de 20 à 30 minutes pour retrouver sa concentration initiale. Cette situation arrive plusieurs fois dans la journée. En pratique, cela peut représenter 2-3 heures qui sont perdues dans la journée.
Selon les chiffres sur le terrain par les logiciels spécifiques de suivi, leur taux de productivité augmente de minimum 44%, avec des taux assez impressionnants à 68%.
En même temps, il y a aussi des catégories d’employés qui sont moins productifs. C’est souvent lié à des secteurs d’activités qui sont principalement basées sur la présence. Cela peut toucher des zones fonctionnelles comme le support administratif, la vente, ou les cadres intermédiaires sans responsabilités opérationnelles.
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